L'Afar de la Bèstia de Gavaudan

L’Europe monarchique est une période qui couvre l’ensemble de la période moderne, de 1453 à 1789, et qui est caractérisée par une puissance sans égale des monarques. Cette omnipotence royale est toutefois temporisée par un nombre de tensions et de révoltes croissantes qui agitent leurs royaumes. C’est aussi à cette époque que se développent des mouvements intellectuels comme celui des Lumières.
Répondre
Avatar du membre
Lucius Aurelius
Messages : 56
Enregistré le : 29 oct. 2018, 13:48
A remercié : 0
A été remercié : 3 fois

L'Afar de la Bèstia de Gavaudan

Message par Lucius Aurelius » 24 sept. 2019, 13:34

L'Afar de la Bèstia de Gavaudan


Image
Fin du printemps 1764, dans la baronnie de Randon…

Image

L’hiver avait été rude dans le Gévaudan. Des températures anormalement basses avaient harassées pendant des mois la terre et les hommes de la région. Au plus fort de la saison, la neige était tombé en abondance et de nombreux villages avait été coupés de leur chef-lieu. Certains des hameaux les plus isolés avaient passés plusieurs semaines sans contact avec le monde extérieur. Même les plus nobles et les plus riches gens de la baronnie étaient restés cloîtrés dans leurs manoirs et leurs châteaux. Le blizzard rendait tout voyage quasiment impossible et pire que ça, on craignait de se déplacer en forêt ou en altitude. Des rumeurs provenant des bergers et des vachers de la région, alertait sur le menace que faisait peser le loup. L’hiver était si intense qu’on comptait déjà nombres de troupeaux attaqués. On racontait même qu’une bergerie avait été attaquée aux alentours de Cheylard l’Evêque et que le patou qui gardait les brebis avait lui aussi été dévorés par les dangereux prédateurs. Les paysans de la région étaient pourtant habitués aux loups qui étaient la plupart du temps craintifs. Mais en cet hiver 1764, le manque de nourriture semblait les avoir poussés à la folie, leur témérité et leur agressivité semblait hors normes. Sans possibilité de se déplacer ou de cultiver quoique ce soit, les stocks de grains se vidaient à une vitesse inimaginable, à tel point que la soudure avait été à deux doigts de frapper les plus pauvres hères de la région.

Ce n’est que vers la fin du mois d’avril que le redoux tant espéré arriva dans le Gévaudan. Les températures remontèrent en flèche, la nature reprit vie. Les plantes et les fleurs des collines de la région s’épanouirent sous ce climat plus clément et les résidents des sous-bois reprirent leurs habitudes estivales. En quelques semaines, toute la région d’Arzenc en Randon pansa les blessures que l’hiver lui avait causées. Les attaques de loups se firent bien plus rares et c’est toute la psychose générale qui se délita. Le printemps avait ramené la gaieté dans le cœur des gévaudanais, tout comme il avait atténué la noirceur dans celui des loups.

Image

Le temps était à l’agitation chez les paysans. Il y avait fort à faire dans les champs, tant les réserves de grains et de nourritures étaient basses. Les semis du blé avaient pris beaucoup de retard, et maintenant que la terre n’était plus durcie par le gel, il fallait se hâter. Tout le monde s’y mettait. Hommes, femmes, enfants, tous s’harassaient au labeur. Du côté de la noblesse, l’agitation était elle aussi de mise. Après un hiver qui avait eu un effet de stase sur les tractations politiques et les conflits, le printemps avait relancé les différents entre familles de la haute noblesse. La famille des Molette de Morangiès voyait son influence en Gévaudan croître de manière fulgurante. Les barons de Randon se faisait de plus en plus discrets, étouffés par les volontés sur leurs territoires de Pierre-Charles de Molette de Morangiès et de son fils, Jean-François, à peine. Le premier, bien que disgracié par la couronne après un échec militaire, usait de tout son pouvoir pour asseoir son autorité. Les Morangiès devenaient omnipotents dans la région, les autres grandes familles devraient s’y faire. Bien loin de toute l’agitation qui animait les villes et les campagnes du Gévaudan, le clergé était lui bien plus calme, bien plus maussade. L’Eglise de France ne cessait de voir son autorité bafoué par le mouvement grandissant des Lumières et cela lui était insupportable. Même ici en Gévaudan, les prêtres voyaient le péché et le blasphème s’emparer progressivement et insidieusement de leurs paroissiens. La véritable foi se perdait et la confiance entre le peuple et son clergé se distendait. Sa Majesté lui-même semblait bien loin des préoccupations divines. Ce manque de foi désolait au plus haut point l’évêque du diocèse local, Gabriel-Florent de Choiseul-Beaupré. Ces mœurs viciées ne pouvaient mener à rien de bon et il le savait. Tôt ou tard, Dieu se rappellera à eux, et il leur fera connaitre sa punition divine pour avoir osé se diriger vers la voie du pécheur.

En ce printemps de l’an de grâce 1764, dans l’insouciance générale, personne ne savait encore ce qui allait émerger des sous-bois du Gévaudan et qui marquerait la région du sceau de la terreur pendant des siècles…

Image

Avatar du membre
Lucius Aurelius
Messages : 56
Enregistré le : 29 oct. 2018, 13:48
A remercié : 0
A été remercié : 3 fois

Re: L'Afar de la Bèstia de Gavaudan

Message par Lucius Aurelius » 28 oct. 2019, 20:36

Le 6 septembre 1764, aux Estrets, dans la paroisse d'Arzenc en Randon...

Image

Après un rude hiver, l’été avait été plutôt chaud et généreux. Les cultures avaient pris du retard, mais par la grâce et la douceur de cette période estivale, les récoltes fruitières, potagères et céréalières avaient été bonnes. Même ici, Marie, une jeune femme d’une trentaine d’années, le constatait. Et pour temps, même avec des températures clémentes, la terre d’ici était mauvaise. Beaucoup trop rocailleuse et bien trop pauvre pour espérer une bonne production. A l’instar de tout le Gévaudan, le jardin de Marie, aux Estrets, dans la paroisse d’Arzenc en Randon, était très pauvre et difficilement cultivable. Malgré tout, jamais découragée, et dans l’espoir de rendre un jour son potager meilleur, la jeune femme binait inlassablement son petit lopin de terre. Marie n’était que dans la trentaine, mais déjà son corps de déformait, victime de la fréquence et de la dureté de son labeur. Elle n’avait pas choisi cette vie par désir, mais par obligation. Le Gévaudan était une des provinces les plus pauvres du Royaume de France et la vie y était sacrément rude. Loin des richesses et des plaisirs de la capitale, l’existence, loin d’être simple, consistait à survivre à la faim, à la nature et aux taxes du seigneur de sa baronnie. La faim, de par son éreintant travail, Marie arrivait à la vaincre. Bien que certaines années ce fut bien compliqué d’avoir quelque chose à se mettre sous la dent. La nature, elle y faisait face comme elle le pouvait, bien à l’abri des grands froids dans sa maison faite en lourdes pierres. Cela faisait plusieurs années que les hivers étaient froids, voire glaciaux, mais avec l’abondance de bois aux alentours, le chauffage n’était pas un problème. Les taxes, elles, étaient bien plus problématiques. En corrélation avec son influence grandissante dans la baronnie, les taxes émises par les Morangiès croissaient dangereusement. Celles-ci prenaient une part de plus en plus imposante des récoltes annuelles des paysans. La position de ces derniers était de plus en plus intenable ; à fortiori avec des hivers aussi implacables.

En ce six septembre de l’an de grâce 1764, comme tout les soirs, la jeune Marie s’épuisait la santé dans son jardin potager. Elle devait se hâter, elle avait encore pas mal à récolter, et déjà les jours se faisait plus courts, les matins plus frais et les pluies plus fréquentes. Pour aujourd’hui, encore un petit quart d’heure et il faudrait qu’elle se rentre. Le soleil se couchait et on ne distinguait plus entre chien et loup. C’était bien dommage car elle avait encore tant de choux à couper et à effeuiller. Les limaces et les altises avaient fait un véritable carnage sur les feuilles cette année. Travail trop tard dans la soirée, travaillé baclé lui disait toujours sa grand-mère. Mais rien n’y faisait, Marie voulut continuer un peu plus longtemps. Ca lui ferait moins de travail le lendemain songea-t-elle. Il fallait qu’elle continue un peu plus tard, malgré l’obscurité, pour avoir asez de réserves pour les impôts seigneuriaux, mais aussi pour son propre estomac. Même si…


- Non !

Marie sortit ce souvenir de son esprit. Un souvenir qui ne remontait pas plus tard que ce matin lorsqu’elle avait discuté avec Pierre et sa femme, ses voisins, au bord de la Ligeyrès. Le couple venait chercher de l’eau comme tout les matins, mais Marie avait vu que quelque chose n’allait pas. Ils avaient le teint blafard, malgré une peau qui avait brunit sous les rayons du puissant soleil d’été au cours de ces derniers mois. Leur demandant la cause de cette visible gêne, Pierre lui avait répondu en lui apportant de sombres nouvelles. La veille il s’était rendu au marché d’Arzenc en Randon, comme il l’avait l’habitude de le faire mensuellement. Il y avait appris que de bien tristes événements s’étaient passés à l’est de la baronnie, près de la forêt de Mercoire. Plusieurs enfants, souvent de jeunes bergers et vachers, avaient été attaqués par une bête. De cette bête, on ne savait pas grand-chose, mais personne ne s’aventurait à sous-estimer cette créature. Certains de ces enfants avaient survécus à l’attaque de ce monstre, et avaient parlés d’une sorte de loup. Toutefois, ce loup était bien plus gros, avec une mâchoire bien plus solide et avec une étrange raie noire sur son dos. Cette créature ressemblait à un loup ou à un chien, sans en être un. Selon Pierre, cette nouvelle avait bien agité le marché d’Arzenc. On ne parlait que de ça. Et le plus inquiétant, c’est que même les autorités semblaient prendre cette menace au sérieux. Plusieurs décisions avaient été prises dans les alentours de la forêt de Mercoire pour remplacer les enfants par des adultes à la garde de pâturage. Dans le même temps, le comte de Morangiès avait délivré de plus larges autorisations pour la chasse au loup. La bête de Mercoire était devenu en l’espace de quelques semaines, une des principales menaces de la région. Selon les autorités, rien n’expliquait véritablement ses attaques, alors rapidement des rumeurs, plus folles les unes que les autres avaient commencés à apparaître. On parlait d’une bête ayant vu le jour suite à un complot satanique dans la forêt, à une punition de Dieu pour les pêcheurs du Royaume de France, ou même à l’errance en liberté d’une bête tropicale venant d’Afrique ou des Amériques. Les rumeurs allaient bon train. Pour l’instant, Pierre n’en savait pas plus, mais il avait bien l’intention de retourner à Arzenc dans les prochains jours. En attendant, mieux valait rester sur ses gardes et éviter de rester dehors la nuit. Les loups étaient d’habitudes plutôt timides, même tenaillés par la faim, mais cette bête semblait être bien plus agressive, bien plus assoiffés de sang.

Elle pensa à sa conversation avec Pierre pendant tout le temps qu’elle coupa ses derniers choux. Encore une demi-douzaine et je m’arrêterais là, dit-elle. Après tout, les attaques de la bête étaient assez loin d’ici pour l’instant. Et puis, elle était loin d’être une enfant. Les gens d’ici n’avaient pas peur des loups, qui fuyaient la plupart du temps lorsqu’on les pourchassaient en criant ou lorsqu’on leur lançaient des pierres. Elle pouvait bien finir sa rangée de choux. En plus, demain il y aurait les betteraves à ramasser…

Plongée dans ses pensées et absorbée dans son travail, elle ne vit pas la paire d’yeux jaunes qui passèrent devant l’unique fenêtre de sa modeste résidence. Ses yeux étaient profonds, cruels et surtout très curieux. Ils passèrent une fois, deux fois, avec toujours la même attirance pour ce qui se trouvait à l’intérieur de la pièce éclairée. Tel un dangereux prédateur, la créature pris un intérêt tout particulier à s’imprégner de la vie de sa victime. Mais la curiosité n’était que passagère. Ce n’est pas cette dernière qui motivait la bête. C’était la faim. Une faim dévorante qui résonnait au plus profond de ses entrailles, une envie inassouvie de se repaître de chair encore chaude. Mettant le museau au sol et levant ses oreilles, la bête se mit en quête de la femme qu’elle avait reniflée jusqu’ici. Du haut de sa colline, une fois le soleil couché, la créature tenaillée par la faim avait décidé de descendre dans la vallée, à proximité du ruisseau de la Ligeyrès. La vie était abondante près des cours d’eau, c’était le lieu idéal pour se repaître.

Image

Approchant à pas de loup, la bête avança tel un assassin, doucement dans le dos de Marie. La jeune femme était transpirante de son éreintante journée et son empreinte sensorielle était tout bonnement insupportable pour le gros canidé qui se tenait derrière elle. Il avait si faim. Ce n’est que lorqu’il fut à quelques mètres de Marie, que la jeune femme put entendre distinctement, les gros coussinets martelant le sol rocailleux. Un son reconnaissable qui obligea la jeune femme à faire volte-face. Marie n’avait pas de chien, et ceux de Pierre était toujours solidement enchaînés.

Lorsque la jeune gévaudanaise se retourna, la terreur se rua sur ses traits calmes. Très vite son visage se déforma sous la peur. Etait-ce la fameuse bête dont lui avait parlé Pierre ? En tout cas-elle ne semblait ne pas craindre Marie. La bête grognait et son poil se hérissait, mais pas au point d’une bête enragée. Marie avait vu à nombreuses reprises des chiens enragées et aucun ne se comportait comme ceci. Tout cela était étrange. La bête semblait sorti d’un conte pour enfant, mais d’un autre côté elle avait l’air d’être dangereusement réelle. Elle commença par reculer de quelques pas, ce à quoi la bête lui répondit en avançant elle aussi de quelques pas. Marie recommença à reculer jusqu’à ce qu’elle se heurte contre le muret de son potager. La monstre lupin continuait lui d’avancer en grognant. Le regard de la créature était d’autant plus perturbant qu’il regardait la jeune femme en dodelinant la gueule, comme s’il jaugeait ou s’amusait des possibilités de fuite de sa proie. Dans un élan de courage ou de stupidité, Marie s’élança, en direction de la masure de ces voisins à cinq cent mètres de là. Le gros animal à quatre pattes n’attendait rien de mieux. Avec une étonnante détente, bien supérieur à celle des chiens, la créature percuta la jeune femme en pleine course, à la gorge.

Marie tomba violemment sur la terre rocailleuse de son potager et tenta de se dégager de la bête qui la tenait fermement à la gorge. Mais rien ne put y faire, elle maintenait la jeune femme fermement plaquée au sol. La paysanne gévaudanaise put crier certes, mais rien n’empêcha le monstre d’appuyer encore plus fort et de planter les crocs dans la carotide de sa victime. La vision de Marie se brouilla et progressivement elle se sentit sombrer. Les canines de l’animal s’enfonçaient plus profondément dans sa gorge et le sang jaillissait aspergeant de fluides vitaux, tout les choux nouvellement cueillis. Une journée de dur labeur pour rien. Les cris devinrent rapidement de lointain râles. Alors que la vie quittait le corps de la femme, la bèstia, comme on disait dans ces contrées, semblait revigorée. Elle croquait la jeune femme avec avidité, léchant le sang avec sa longue langue et secouant la tête comme heureuse de pouvoir assouvir une faim si grande.

Le festin de la créature de Mercoire pris fin, lorsque des aboiements, des cris furieux et des lumières, apparurent en contrebas, dans la vallée, près du ruisseau. C’était le voisin de la jeune victime, Pierre, qui était sorti avec ses chiens, fourche au clair, sus à la bête. Ravi de son repas, la bête déguerpie rapidement, s’en tenter de défendre son dû contre les intrus. Elle était pour l’instant repue.

Marie, ne survécu pas jusqu’à l’arrivée de son courageux voisin. Avec une vision d’un flou extrême, la jeune femme vit des lumières, des cris, des aboiements, mais rien d’assez net pour qu’elle ne comprenne ce qu’il se passait. Son esprit était embrumé, elle perdait beaucoup de sang. Consciente de sa mort imminente, elle roula difficilement ses yeux jusqu’à son carré de naves.


- Mes choux…

Ses choux ensanglantés. Témoins de sa dure vie et de son horrible mort. Ce fut la dernière chose qu’elle vit. Victime de la folie humaine ou de la violence de la nature, ses yeux se fermèrent, son cœur s’arrêta, tout comme son esprit. La créature de la forêt de Mercoire, venait de faire une nouvelle victime. Bientôt son nom allait être connu de tout les paroissiens du Gévaudan et un peu plus tard, de tout ceux du Royaume de France. La bèstia de Gavaudan, le fléau de Dieu, la créature de Satan, continuait à écrire son histoire, avec des lettres de sang.
Image

Répondre